Petite, Geneviève Brisac

"Un jour, je découvre que je peux vomir la nourriture suffisamment liquide, la purée, la viande hachée, l'île flottante, la crème au chocolat.

Je découvre cette ruse diabolique, un jour de violence. Nous avions tous trois couru autour de la table du dîner, pour un silence de trop, un bout de côtelettes. Une gifle a volé. Je ne pourrais pas dire si c'est ma mère qui m'a frappée ou si cest moi qui ai levé la main sur elle. Il me semble que tout le monde y a mis du sien. On ne m'a jamais giflée, hurlé-je. Les gifles, ce n'est pas comme les fessées, les larmes jaillissent sans qu'on le veuille. Peut être que mes parents de disent-ils qu'il aurait mieux valu commencer plus tôt.

 


Les gifles sont de la haine, pensé-je. Et désormais la haine et la ruse m'habitent. Je vomis. Je mange, très peu, le minimum, juste ce qu'il faut pour éviter d'autres affrontements physiques. Je vomis, et je m'améliore, je vomis de mieux en mieux. Bientôt, il ne m'est plus nécessaire de mettre un doigt dans ma gorge, un simple mouvement abdominal suffit, j'appuie sur mon plexus, je me sens nettoyée et propre, et nouveau maîtresse de mon destin. J'ai un seul problème, dissimuler mes manoeuvres, supprimer l'odeur très identifiable, je passe mon temps à ouvrir les vasistas et les fenêtres des toilettes pour où je passe. Je me rince la bouche, ensuite, je me lave les mains. Je passe de l'eau aussi sur mes yeux rougis par l'effort. Je me suis convaincue que personne ne peut s'apercevoir de rien et la vie devient moins difficile pour tout le monde."



23/11/2011
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